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le Maroc de 1856-1900, 1956-2000: une symétrie troublante PDF Imprimer Envoyer

Une symétrie troublante

Mohammed CHIGUER

NB : Ce papier a été publié dans une première version dans le journal /la Nouvelle tribune et présenté dans une version corrigée et complétée dans le cadre de la journée organisée par le CERAB et l’Association marocaine de la recherche historique

Le Maroc de la fin du vingtième siècle présente beaucoup de similitudes avec celui de la seconde moitié du XIXème siècle. Les ressemblances, toute proportion gardée, sont troublantes. Les deux périodes 1856-1900 et 1956-2000 sont quasiment comparables pour ne pas dire symétriques. L’Histoire se répète –t- elle ? S’agit –il de la confirmation de l’idée selon laquelle celui qui ne connaît pas son histoire risque de la revivre ?

La comparaison, même si elle n’est pas raison, est pertinente. Le Maroc semble condamné à revivre son passé. Aujourd’hui, comme hier, il éprouve les mêmes difficultés pour desserrer la contrainte financière et réussir son passage au troisième millénaire. « Le temps marocain » semble suspendu jusqu’à nouvel ordre ! 1856-1900 a été le prélude à une intégration forcée dans le système capitaliste traduite par l’acte d’Algesiras et l’instauration du protectorat en 1912 et ce, en dépit des dispositions du Maroc, manifestées très tôt en 1856, à s’ouvrir sur son environnement international. La période 1956-2000 est l’avant dernière station avant celle de 2012. En effet, le Maroc franchirait entre 2000 et 2012 une nouvelle étape dans son intégration à l’Economie mondiale. Reste à se demander : en quoi cette intégration diffère, sur le fond, de celle qui s’est étalée de 1900 à 1912 ? Deux autres étapes historiques qui nous laissent perplexe tant qu’elles comportent beaucoup de similitudes troublantes.

Dans les deux situations, le Maroc avait les mains liées avec, néanmoins, une nuance de taille. Il est vrai que dans les deux périodes la variable externe était fortement contraignante, mais il n’est pas moins vrai que dans un cas il subissait sans résignation, d’ailleurs le Maroc est l’un des derniers pays de l’Afrique du nord à renoncer à son indépendance, alors que dans l’autre il n’a manifesté aucune résistance particulière, car il voyait dans cette contrainte une opportunité plutôt qu’une menace. Par conséquent, il s’est de son gré mis sous la « tutelle » des organismes financiers internationaux. Au XIXème siècle, l’étau colonial se serrait sur le Maroc. La défaite d’Isly (1844), l’occupation de Tétoun(1860) et ses implications, la faiblesse de l’Etat et l’absence d’un front interne suffisamment fort n’étaient pas de nature à résister pour longtemps à la machine coloniale. Par contre, au XXème siècle, le Maroc a retrouvé son indépendance, mais il n’a pas su consolider ni même conserver sa souveraineté. La mauvaise gestion de la chose publique a induit un surendettement de l’Etat qui s’est trouvé, in fine, au bord d’une cessation de paiement. La crise de ses finances publiques l’a amené ainsi, à accepter de son propre gré de se mettre aux ordres des organismes du Consensus de Washington (FMI et BIRD). Cette période qui aurait dû, en principe, bénéficier des leçons de l’histoire et capitaliser, en conséquence, l’expérience acquise a énormément souffert de la sous-capitalisation de l’apprentissage. Paradoxalement, l’histoire n’a pas été suffisamment investie pour en tirer profit.

I- Le Maroc pris de court par la mondialisation

Dans les deux époques, le Maroc ne s’est pas préparé à temps pour circonscrire les méfaits de la globalisation quelle soit de nature industrio–commerciale ou technologico – financière et se servir au mieux de ses bienfaits.

Au XIXe siècle, la défaite d’Isly avait annoncé 1912. Les trois générations-presque- qui séparaient les deux événements n’ont pas été suffisantes pour redresser la situation. En 1856, le Maroc signa des traités de libre échange avec l’Angleterre. Ces traités qui ont consacré l’ouverture du Maroc au commerce européen, « exonéraient par ailleurs, au niveau fiscal certains ressortissants anglais et leur attribuaient des privilèges capitulaires. De surcroît ils octroyaient à la Grande Bretagne le bénéfice de la nation la plus favorisée, la réciprocité et la liberté des transactions . Ces accords plaçaient le Maroc dans une position de faiblesse. De fait, les avantages capitulaires qui étaient accordés aux ressortissants des puissances étrangères notamment anglaise ont été étendus à des sujets marocains. « De sorte que, depuis les traités de 1856, le nombre de protégés augmenta sans cesse au point où un grand nombre de nationaux échappait à la justice marocaine et se trouvait exempté d’impôts » .

Ces protégés se recrutaient plus particulièrement dans l’élite, créant ainsi un clivage entre celle –ci et le reste de la population puisque les intérêts de la première, liés à l’étranger, n’étaient plus compatibles avec ceux de la seconde qui rejetait ce même étranger. Il s’agit là, d’un fait majeur- qu’on retrouvera par la suite- qui fragilise le pays de l’intérieur en portant un coup à la cohésion sociale et en affectant la crédibilité de l’Etat. « Ainsi, devant un pouvoir central dépourvu de son autorité et face à des groupes qui n’acceptaient le jihad que dans les limites propres à sauvegarder leurs privilèges nouvellement acquis, la réaction contre la pénétration étrangère était dérisoire » . Le délégué du sultan à Tanger, Bargach, déclara en 1879 que « lorsque les gouverneurs reçoivent l’ordre chérifien de réunir les contingents, ils appellent les personnes aisées des kabyles qui disposent des gens de leur famille et de chevaux …. Mais ces personnes s’excusent de répondre à l’appel sous prétexte qu’elles sont agents de tel ou tel négociant étranger et les gouverneurs sont déçus de ne trouver que les pauvres.»

Par ailleurs, la mise à contribution de la mondialisation pour réussir le décollage du pays s’est révélée un vœu pieux. Toutes les réformes que le Maroc a tenté d’entreprendre au cours du XIXème siècle se sont soldées par un échec cuisant.

D’ailleurs, le phénomène des protégés est à examiner à la lumière du développement du commerce maritime, en particulier à partir de 1850, et partant de l’ouverture du Maroc sur les échanges extérieurs. « Ne pouvant s’aventurer eux – mêmes à l’intérieur du pays, les négociants européens avaient recours à des intermédiaires marocains. Ceux –ci se chargeaient de l’écoulement des articles d’importation et de la collecte des produits locaux destinés à l’exportation » et bénéficiaient, à ce titre, de statut de protégés.

Le Maroc de 1956-2000 ne semble pas assumer la leçon de l’histoire, et s’est montré pendant longtemps incapable de surmonter ses contradictions internes qui étaient pourtant (et res tent) secondaires par rapport aux défis qu’il a à relever et aux enjeux de la mondialisation technologico-financière. L’Etat des quarante premières années de l’indépendance était, à l’instar de celui du XIXe siècle, financièrement fragile et ne disposait pas des moyens de sa politique. En plus, au cours de cette période, l’élite était partagée, grosso modo, en deux principales franges. L’une totalement inféodée au Régime politique alors que l’autre le contestait. Il faut dire que cette période s’est déroulée sous le signe de la lutte pour le pouvoir. Ce n’est pas le développement, encore moins le pays, qui importait le plus, mais c’est le Régime qui ravivait les passions et aiguisait les contradictions. Une fois encore, l’élite tournait le dos au pays pour assouvir ses caprices.

Le manque de moyens financiers dû à une gestion laxiste des finances publiques et au comportement, à la limite de la légalité, d’une frange de l’élite qui ne s’acquittait pas de ses obligations fiscales, s’est accompagné d’un surendettement de l’Etat, phénomène commun aux deux périodes étudiées. Par ailleurs, les réformes décrétées, quelles soient au XIXème ou au XXème siècle, n’étaient pas suffisamment mobilisatrices et s’inscrivaient, pour l’essentiel, dans une logique financière pure. Dans le passé, cette logique a amené l’Etat à abandonner le système des impôts canoniques pour « une fiscalité arbitraire dont l’assiette et la quotité demeuraient à la discrétion du pouvoir central (…) Or, comme les dépenses de celui – ci s’accroissaient sans cesse, le poids des contributions ne pouvait être qu’écrasant » . Cette réforme a contribué à «l’abolition du contrat social sur lequel reposait depuis tant de siècles la société musulmane marocaine ».

La période 1956-2000 s’est distinguée par une pression fiscale relativement élevée dont les principales victimes ne sont, à des degrés divers, autres que les couches sociales économiquement faibles et la classe moyenne. En plus, la réduction de la politique économique à la gestion du déficit budgétaire et au maintien de ce déficit à un niveau fixé, le moins qu’on en puisse dire, d’une manière arbitraire (3% du PIB), mettait en péril l’équilibre social.

II – Surendettement et reformes

Surendetté, l’Etat au XXème siècle a globalement adopté la même démarche que celle de l’Etat du XIXème en acceptant d’introduire des réformes souvent inspirées par les pourvoyeurs de fonds étrangers. Jadis, ces derniers étaient des puissances et des banques, aujourd’hui ce sont les institutions financières de Bretton Woods.

A titre d’illustration et pour mieux saisir ce parallélisme, l’Etat moderne a été contraint, sous le poids de la dette étrangère à adopter à partir de 1983 un programme d’ajustement structurel (PAS) sous l’impulsion du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque Mondiale (BIRD). Ce programme était assorti d’un ensemble de conditions ayant trait à l’introduction des réformes dans les différents domaines notamment dans le secteur financier, en concertation avec les organismes précités.

Au XIXème siècle, le prêt accordé par la Grande Bretagne au Maroc pour couvrir une partie de l’indemnité exigée par l’Espagne en contre partie de son retrait de Tétouan occupée en 1860 n’a été débloqué qu’en 1862 mettant ainsi en difficulté le Trésor. Ce prêt était garanti par les recettes douanières. A noter que l’occupation de Tétouan « allait coûter au Maroc l’équivalent du revenu (en termes de recettes douanières) pendant 25 ans ».

L’emprunt de 1904, accordé par un consortium bancaire dont le chef de file était la Banque de Paris et des Pays bas (BNP Paribas actuellement), a été garanti par l’ensemble des recettes de l’Etat et conditionné par la mise en chantier de la réforme de l’Administration. A cet effet, l’Etat était dans l’obligation d’installer des structures administratives chargées de veiller sur l’exécution des clauses que contenait l’emprunt. « Des représentants de la Banque de Paris et des Pays Bas et de la France se sont vus reconnaître ainsi le droit d’exercer un contrôle quasi illimité sur la gestion des douanes dans les ports » .

« Les emprunts suivants étaient autrement plus lourds de conséquence. Sous Moulay Abdelaziz, influencé par « les aventuriers européens », la Cour se laissa aller à des dépenses inconsidérées qui dilapidèrent complètement le Trésor ».

Dans le but d’améliorer ses recettes, le Pouvoir central tenta de réformer le système fiscal en instaurant le Tertib. Cette tentative a échoué obligeant l’Etat à recourir à de nouveaux emprunts consentis par des banquiers entre 1902 et 1903. Ces emprunts garantis par les recettes douanières s’étaient révélés insuffisants pour entretenir l’armée. Le Makhzen n’avait d’autres choix que de continuer à s’endetter.

Dans ce contexte, le système monétaire a été progressivement abandonné. « Ainsi, dès la seconde moitié du XIXème siècle, correspondant aux premières implantations des banques étrangères sur le territoire national (…), le système monétaire marocain connut des perturbations qui l’ont gravement désorganisé »

Basé sur la métrologie et la doctrine islamique, ce système a été démantelé. Une nouvelle monnaie assimilée au douro espagnol a été introduite. En plus, la monnaie espagnole et par la suite française, circulaient librement « de la sorte, la dépréciation de la monnaie hassanie a pu être estimée à 2% en 1892 et à 37% en 1902 »

III. Réformes et forces en présence

Au XXème siècle, l’Etat a saisi la perche que lui tendaient le FMI et la BIRD pour éviter une débâcle annoncée. Certes, il a hésité (pause 1978/1980), mais il a fini par se rendre à l’évidence en mettant progressivement en place le Programme d’Ajustement structurel. La question qui reste en suspens et à laquelle aucune réponse convaincante n’a été formulée a trait à la « démission » de l’Etat « moderne » devant la situation financière qui était, le moins qu’on puisse dire, désastreuse. Est-ce-que le Maroc n’avait d’autres choix que de sacrifier sa souveraineté et d’hypothéquer son avenir en s’en remettant aux organisme financiers internationaux (FMI et BIRD) ? Quelques soient les arguments qu’on peut avancer et quelques soient les circonstances atténuantes qu’on peut faire valoir, le prix payé en termes de développement et d’épanouissement du citoyen marocain pour retrouver des équilibres comptables est exorbitant. Contrairement à une idée répondue, le Programme d’Ajustement Structurel (PAS) n’a pas pris fin en 1993. En fait, le Maroc ne s’est jamais affranchi du PAS. Il continu à subir ses conséquences et à briller par ses contre-performances dans les différents domaines socio-économiques.

L’Etat du XIXème siècle avait cherché à desserrer la contrainte extérieure. Moulay Hassan « tenta vainement de ramener l’ordre et de tempérer les effets des traités et des situations de fait qui s’étaient créées ». Moulay Hafid exprima sa volonté d’opposition aux visions expansionnistes, refusa les conditions de l’emprunt de 1910 à 5%. « Cette résistance hafidienne se précisa (…) dans les ordres qu’il transmit à ses représentants dans les différentes provinces les invitant à entraver les activités des européens et de leurs protégés marocains » .

Dans un article en arabe intitulé : « la question des réformes au Maroc du XIXème siècle », Germain Ayache constate que les réformes engagées étaient l’œuvre de l’Etat seul et parfois du Sultan en tant que personne. Quant à l’élite, elle n’adhérait qu’aux réformes compatibles avec ses intérêts; dans le cas contraire, elle les combattait. A titre d’exemple, elle s’était opposée à la réforme fiscale qui contredisait ses intérêts et préférait solliciter la protection des puissances pour se dérober à ses obligations civiques. Cette attitude fragilisait davantage le Makhzen et exposait le pays à l’expansionnisme colonial.

Germain Ayache rappelle que les commerçants marocains n’ont commencé à se développer réellement qu’en association avec des commerçants étrangers et étaient devenus, par la force des choses, leurs assistants et serviteurs.

La force réformatrice au XIXème siècle, comme le souligne G. Ayache à juste titre, était constituée des gens du peuple, des paysans des différentes tribus. C’est cette force qui a été à l’origine de l’émergence d’un nouveau Makhzen après les déboires d’Al Wattassiyine et qui a amené Moulay Hfid au trône. Et pourtant, cette force a été marginalisée pour ne pas dire ignorée. Que restait –il au Makhzen pour réussir ses réformes ? Les puissances étrangères tergiversaient et s’opposaient même aux réformes dont elles étaient les instigatrices en raison de leur impact sur leurs ressortissants et protégés. Le Makhzen se trouvait ainsi totalement isolé, sa crédibilité largement affectée et sa capacité de négociation quasiment anéantie. Aussi, l’avènement du Protectorat n’a –t-il été retardé qu’en raison des contradictions entre les puissances.

Là où le bât blesse c’est que l’élite du XIXème siècle, de connivence avec les puissances étrangères, avait entravé l’émergence du marché et perturbé la libre concurrence. En effet, « exonérés en tant que clients et en tant que fournisseurs, les censaux (protégés) déséquilibraient complètement les marchés. Leurs privilèges fiscaux faussaient les règles de la concurrence ».

Actuellement des reproches ont été faits et continuent à être faits aux différents acteurs économiques qui, semble-t-il, ne sont pas totalement acquis à la libre concurrence et pèchent par leur penchant pour l’entente. A titre d’illustration, le système bancaire qui reste concurrentiel au niveau de la collecte des dépôts, préfère dans le domaine du crédit et des conditions liées aux services bancaires (commissions) la concertation. De surcroît, l’économie est plutôt de coloration rentière.

Comme par le passé, la marge de manœuvre du Maroc est affectée pour ne pas dire limitée. Sans une prise de conscience de l’élite pour prêter main forte à l’Etat, sans une rénovation des fonctions de ce dernier et sans un sursaut nationaliste à l’image de celui qui a débouché sur la libération du pays, la contrainte externe qui a été à l’origine de la perte de la souveraineté nationale au début du XXème siècle risque de porter préjudice au Maroc du troisième millénaire.

La force (ou la faiblesse) d’une nation se mesure par le degré de sa cohésion, la capacité de tirer profit de ses contradictions et son sens de la mesure. Elle réside dans le patriotisme qui reste le seul garant des intérêts des uns et des autres.

S’en remettre à l’extérieur c’est « insulter » l’histoire et commettre une faute stratégique. Quelle que soit la bonne volonté de cet « extérieur », son action est calculée et ne peut être désintéressée. Il va de soi qu’il faut traiter avec l’extérieur et s’ouvrir sur lui. Toutefois, le traitement et l’ouverture ne doivent pas être imposés mais, autant que faire se peut, voulus et maîtrisés. Ce sont là quelques enseignements de l’histoire que corrobore le présent.

En conclusion, la symétrie entre le Maroc de 1856-1900 et celui de 1956-2000 interpelle le décideur politique comme le décideur économique et incite l’élite à faire son mea culpa et à se réconcilier avec sa base, car si le peuple souffre du sous –développement c’est parce que son élite est sous –développée. Sans une prise de conscience des défis du troisième millénaire, 2000-2012 comparée à 1900-1912 aurait le goût du déjà vécu, mais un goût plus amer parce que l’élite du début du dernier siècle ne savait pas qu’il existait un 1912, tandis que celle du siècle présent sait que le Maroc prendra un virage de 360° en 2012. Est-il suffisamment préparé pour bien négocier ce virage?

Rabat, le 4/12/2008

 

 

Chiguer Mohammed

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